Grandes oreilles, grand écran : la folle épopée du lapin au cinéma
Il y a une chose que Hollywood et les terriers ont en commun : on ne sait jamais vraiment ce qui se passe à l'intérieur. Depuis les premières bobines du cinéma d'animation jusqu'aux superproductions numériques d'aujourd'hui, le lapin occupe une place à part dans l'imaginaire collectif des salles obscures. Bondissant, malicieux, touchant ou carrément révolutionnaire, il a su s'imposer comme l'un des personnages les plus polyvalents de l'histoire du septième art.
Mais comment ce petit animal à moustaches a-t-il réussi un tel exploit ? Et pourquoi continuons-nous, génération après génération, à nous laisser charmer par ses grandes oreilles dressées vers le ciel ?
Bugs Bunny, l'ancêtre facétieux
Tout commence, ou presque, dans les studios Warner Bros. à la fin des années 1930. Bugs Bunny débarque sur les écrans américains en 1940 avec une carotte à la main et un aplomb déconcertant. Ce lapin gris aux répliques cinglantes — « Eh, qu'est-ce qui se passe, docteur ? » — va révolutionner le genre du cartoon en incarnant une nouveauté absolue : un animal qui n'a peur de rien, pas même des chasseurs armés jusqu'aux dents.
En France, Bugs Bunny devient rapidement une icône de la télévision des années 1970 et 1980. Des générations de petits Français ont grandi avec ses esquives brillantes et son humour pince-sans-rire, posant ainsi les premières pierres de notre affection nationale pour les lapins à personnalité forte. Bugs ne se contente pas d'exister dans le décor : il prend le contrôle de chaque situation, et c'est précisément ce qui le rend inoubliable.
Roger Rabbit, ou quand le lapin touche à l'humanité
En 1988, Robert Zemeckis signe une petite révolution cinématographique avec Qui veut la peau de Roger Rabbit ?. Pour la première fois, un personnage animé — un lapin en l'occurrence — interagit avec des acteurs en chair et en os dans un long-métrage grand public. Roger Rabbit est maladroit, criard, un brin agaçant, mais surtout profondément humain dans ses failles et ses émotions.
Ce film marque un tournant décisif : le lapin n'est plus seulement un faire-valoir comique ou un symbole de rapidité. Il devient un être doté d'une vie intérieure complexe, capable d'amour, de jalousie et de sacrifice. Roger Rabbit ouvre la porte à une représentation plus nuancée du lapin à l'écran, et les studios ne tarderont pas à s'engouffrer dans cette brèche.
Le lapin de Disney : entre innocence et profondeur
Disney a toujours entretenu une relation particulière avec les lapins. De Thumper dans Bambi (1942) — ce petit lapin qui tape du pied et fait fondre les cœurs depuis plus de quatre-vingts ans — jusqu'aux créations plus récentes, la maison aux grandes oreilles (coïncidence ?) n'a jamais hésité à placer des lapins au cœur de ses récits.
Mais c'est peut-être avec l'adaptation de Alice au Pays des Merveilles que Disney livre sa vision la plus intrigante du lapin. Le Lapin Blanc, obsédé par le temps et perpétuellement en retard, est devenu l'un des symboles les plus repris de la culture populaire mondiale. En France, il résonne particulièrement : qui n'a jamais eu l'impression de courir après quelque chose sans jamais l'attraper ?
Zootopie : le lapin comme miroir de la société
En 2016, Zootopie propulse le lapin dans une nouvelle dimension, celle de la métaphore sociale. Judy Hopps, première lapine officier de police de la ville fictive de Zootopie, doit affronter les préjugés d'une société qui la juge trop petite, trop douce, trop lapin pour être prise au sérieux.
Le film, salué par la critique internationale, utilise l'animal comme vecteur d'un discours puissant sur la discrimination, le dépassement de soi et la remise en question de ses propres biais. En France, Zootopie a connu un succès considérable, notamment auprès des familles qui y ont vu une façon intelligente d'aborder des sujets complexes avec leurs enfants. Judy Hopps n'est plus simplement un personnage mignon : elle est une héroïne moderne, et le lapin devient, le temps d'un film, un symbole de résilience.
Les archétypes récurrents : le lapin tel que le cinéma l'imagine
Au fil des décennies, le septième art a forgé plusieurs grands archétypes du lapin à l'écran :
- Le lapin farceur : rapide, imprévisible, toujours un coup d'avance sur ses adversaires (Bugs Bunny, le Lapin de Pâques dans Rise of the Guardians).
- Le lapin innocent et vulnérable : symbole de pureté menacée par un monde hostile (Bambi, Watership Down).
- Le lapin anxieux ou philosophique : porteur d'une inquiétude existentielle qui résonne avec le spectateur adulte (le Lapin Blanc d'Alice, le Lapin Velveteen).
- Le lapin héros ordinaire : personnage lambda propulsé dans une aventure qui le dépasse, et qui s'en sort par le courage et l'ingéniosité (Judy Hopps, Peter Rabbit).
Ces archétypes ne sont pas figés : ils évoluent, se mélangent et se réinventent selon les époques et les cultures. C'est d'ailleurs ce qui rend le lapin cinématographique si fascinant — il est à la fois familier et infiniment adaptable.
Et demain, quel lapin sur nos écrans ?
Avec l'essor des studios d'animation indépendants et la montée en puissance des plateformes de streaming, le lapin n'a pas fini de nous surprendre. Des productions françaises comme Kipo ou les courts-métrages primés dans les festivals d'animation témoignent d'une vitalité créative réjouissante. Le lapin se réinvente, se décline, se questionne.
Une chose est certaine : tant qu'il y aura des écrans, il y aura des lapins pour les illuminer. Et quelque part dans une salle obscure, un enfant — ou un adulte qui refuse de grandir — tombera à nouveau sous le charme de ces grandes oreilles magiques.
Après tout, sur la Planète Lapin, le générique ne tombe jamais vraiment.