Planète Lapin All articles
Famille & Activités

Mignonnette dans le salon, civet dans la cocotte : la grande schizophrénie française face au lapin

Planète Lapin
Mignonnette dans le salon, civet dans la cocotte : la grande schizophrénie française face au lapin

C'est l'une des grandes contradictions de l'âme française, quelque part entre le droit à la paresse revendiqué et les 35 heures travaillées en cachette : nous adorons les lapins. Nous les câlinons, nous leur achetons des jouets, nous leur créons des comptes Instagram. Et puis, un dimanche sur deux, nous les mangeons avec des lardons et un bon verre de Bourgogne. Sur Planète Lapin, on assume de poser la question qui fâche — avec toute la délicatesse d'un lapin dans un magasin de porcelaine.

L'amour inconditionnel de 9 millions de Français

Le chiffre est là, implacable : le lapin est le troisième animal de compagnie le plus populaire de France, derrière le chat et le chien. Environ 2 millions de lapins vivent dans les foyers français, choyés, nommés, vaccinés et régulièrement emmenés chez le vétérinaire. Mignonnette, Caramel, Fluffy, Biscotte — les petits noms qu'on leur donne en disent long sur la place qu'ils occupent dans nos cœurs.

Les enfants, surtout, en sont fous. Il suffit d'observer une classe de CE2 lors d'une visite à la ferme : à la vue d'un lapin, même les garçons qui font semblant de trouver tout nul fondent instantanément. Le lapin possède ce pouvoir magique de désarmer les défenses les plus solides, avec ses petites pattes qui grattent et son nez qui fait des petits mouvements si mignons qu'on en oublierait presque de respirer.

Des pages Facebook de lapins de compagnie comptent des dizaines de milliers d'abonnés. Des chaînes YouTube entières sont consacrées à filmer Monsieur Lapinou qui fait des bêtises dans le salon. Le lapin est devenu une star des réseaux sociaux, et personne n'a l'air de trouver ça bizarre.

Mais au fait, le civet, c'est quoi ?

Et pourtant. Ouvrez n'importe quel livre de cuisine régionale française — et il y en a des centaines, car nous sommes ainsi faits — et vous trouverez inévitablement une recette de lapin. Lapin à la moutarde, lapin aux pruneaux, lapin en gibelotte, lapin rôti aux herbes de Provence. Le lapin est un pilier de notre gastronomie, au même titre que le poulet fermier ou le veau Marengo.

La France est d'ailleurs l'un des premiers producteurs et consommateurs de viande de lapin en Europe. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de tonnes sont consommées, principalement dans les régions rurales et chez les générations nées avant 1970. Dans le Périgord, en Normandie, en Alsace, le lapin en cocotte est un classique transmis de génération en génération avec la même révérence qu'une recette de tarte Tatin.

La grand-mère qui prépare un civet avec des lapins de son clapier ne voit là aucune contradiction. Pour elle, c'est la vie : les animaux ont leur place dans le cycle naturel, et le lapin du jardin a une tout autre signification que le lapin du salon. C'est simple, c'est pragmatique, et ça sent bon la sauce mijotée depuis le matin.

Le moment de vérité : quand les deux mondes se rencontrent

Le problème — et c'est là que ça devient vraiment intéressant — c'est quand ces deux mondes entrent en collision. Et ils le font, régulièrement, dans les familles françaises contemporaines.

Prenons le cas de la famille Dumont, de Lyon. Leurs enfants ont un lapin nain prénommé Gaston depuis deux ans. Gaston a sa cage dans le salon, son coin à légumes dans le réfrigérateur, et son propre coussin sur le canapé. Le dimanche suivant, papy Robert débarque avec un lapin de son élevage. Pour le dîner. La suite, vous l'imaginez.

« Ma fille de huit ans a fait une crise de larmes digne d'un opéra de Verdi », raconte la mère de famille avec un mélange de culpabilité et d'amusement rétrospectif. « Elle était persuadée qu'on allait manger Gaston. Il a fallu lui présenter les deux côte à côte pour la convaincre qu'ils n'étaient pas la même chose. » Gaston a survécu. Le lapin de papy, moins.

Ce genre de scène se répète dans des milliers de familles françaises chaque année. Les enfants élevés en ville avec un lapin de compagnie arrivent à l'âge adulte avec un rapport à la viande de lapin fondamentalement différent de celui de leurs parents. Certains deviennent végétariens. D'autres apprennent à compartimenter avec une efficacité redoutable. D'autres encore refusent simplement d'y penser trop fort.

Les végétariens à la table du chasseur

La montée du végétarisme et du véganisme en France a évidemment donné une nouvelle dimension à ce débat. Des associations militantes pointent régulièrement du doigt ce qu'elles appellent « le paradoxe du lapin » : comment peut-on considérer un animal comme un membre de la famille le lundi et le cuisiner le dimanche ?

Leur argument a une certaine logique implacable. Les lapins sont des animaux sensibles, sociaux, capables d'attachement et d'émotions complexes. Les propriétaires de lapins de compagnie vous le confirmeront : ces animaux ont des personnalités distinctes, des préférences, des humeurs. Certains viennent réclamer des câlins, d'autres boudent ostensiblement quand on les dérange.

Face à ces arguments, les défenseurs de la tradition culinaire répondent avec une certaine lassitude que la ligne entre « animal de compagnie » et « animal d'élevage » existe dans toutes les cultures, sous des formes différentes. En Inde, la vache est sacrée. En France, le lapin est mignon ET délicieux. Ce n'est pas nécessairement une contradiction, c'est une nuance culturelle.

Et si on apprenait à vivre avec nos contradictions ?

Au fond, cette tension autour du lapin révèle quelque chose de très humain et de très français : notre capacité à tenir simultanément des positions apparemment incompatibles sans trop nous en émouvoir. Nous aimons la liberté et nous adorons les règles. Nous défendons l'environnement en prenant l'avion. Et nous câlinons des lapins tout en appréciant un bon civet.

Ce n'est pas de l'hypocrisie — ou du moins, pas seulement. C'est la complexité de l'expérience humaine, notre rapport ambivalent au monde animal, nos héritages culturels qui se superposent et parfois se contredisent. Et quelque part, cette contradiction dit aussi à quel point le lapin occupe une place unique dans notre imaginaire collectif : assez symbolique pour être adoré, assez ancré dans notre histoire pour être cuisiné.

Sur Planète Lapin, on ne tranchera pas ce débat — on n'a pas envie de perdre des lecteurs. Mais on continuera à célébrer le lapin sous toutes ses formes, dans le salon comme dans les livres de recettes de nos grands-mères. Avec respect, avec humour, et avec une pensée émue pour Gaston, qui dort paisiblement sur son coussin, ignorant tout des tourments philosophiques de ses propriétaires.

All Articles

Related Articles

Qui sont ces lapins qui ont bercé notre enfance française ? Le grand palmarès des icônes à longues oreilles

Qui sont ces lapins qui ont bercé notre enfance française ? Le grand palmarès des icônes à longues oreilles

Êtes-vous vraiment un lapin ? Ce que l'astrologie chinoise dit (vraiment) de vous

Êtes-vous vraiment un lapin ? Ce que l'astrologie chinoise dit (vraiment) de vous

Ces humains fous de lapins qui changent vraiment le monde (à leur façon)

Ces humains fous de lapins qui changent vraiment le monde (à leur façon)