Grandes oreilles, grandes pages : le lapin, héros immortel de nos bibliothèques enfantines
Photo: Beatrix Potter, Public domain, via Wikimedia Commons
Il y a quelque chose de presque magique dans la façon dont le lapin s'est glissé, sans crier gare, dans chaque bibliothèque d'enfant qui se respecte. Pas besoin de cape ni de superpouvoirs : une paire d'oreilles bien dressées, une petite queue en pompon et le tour est joué. De Beatrix Potter à nos auteurs hexagonaux contemporains, le lapin littéraire traverse les générations sans prendre une ride — tout juste quelques poils en plus ou en moins selon les modes.
Beatrix Potter, la fondatrice d'un empire à fourrure
Tout commence en 1902, dans la brume anglaise, quand une certaine Beatrix Potter publie The Tale of Peter Rabbit (traduit en français sous le titre Pierre Lapin). L'histoire est simple, presque banale : un jeune lapin désobéissant s'aventure dans le potager interdit de Monsieur MacGregor et manque d'y laisser sa veste en coton bleu. Pourtant, ce petit récit va changer la face de la littérature jeunesse mondiale.
Potter ne fait pas dans la dentelle : Pierre est un coquin assumé, un rebelle en culottes courtes qui ignore les conseils de sa mère et paye le prix de son imprudence. Ce n'est pas un héros lisse sorti d'un moule moral — c'est un enfant en fourrure, avec ses défauts, ses peurs et son appétit pour l'interdit. Les lecteurs du monde entier s'y reconnaissent immédiatement, et c'est là tout le génie de l'affaire.
Ce que Potter invente, sans forcément le formuler ainsi, c'est l'archétype du lapin-coquin : celui qui transgresse les règles, apprend (à peu près) de ses erreurs, et revient à la maison pour une camomille bien méritée. Un siècle plus tard, cet archétype reste l'un des plus populaires de toute la littérature jeunesse.
La France entre en scène : Jeannot, Marlaguette et les autres
De l'autre côté de la Manche, la France ne reste pas les pattes croisées. Dès le milieu du XXe siècle, nos auteurs s'emparent du lapin avec un enthousiasme tout gaulois. Marie Colmont et son illustratrice Gerda Muller nous offrent Marlaguette en 1952 — une fillette qui apprivoise un loup, certes, mais dont l'univers forestier peuplé d'animaux sensibles pose les bases d'une littérature jeunesse française attentive à la relation entre l'humain et la bête.
Plus tard, c'est Jeannot Lapin qui s'impose dans les foyers français, notamment via les albums Père Castor. Ici, le lapin change de registre : il devient le lapin-sage, le personnage bienveillant qui guide, rassure, explique. Là où Pierre Rabbit bravait les interdits, Jeannot incarne la prudence et la solidarité communautaire. Deux visions du monde, deux lapins, deux France peut-être.
Les années 1980-2000 : l'âge d'or du lapin aventurier
Avec l'essor de l'édition jeunesse dans les années 1980, le lapin connaît une véritable explosion éditoriale. Les auteurs français, libérés des contraintes moralisatrices d'antan, inventent le lapin-aventurier : un personnage dynamique, curieux, parfois maladroit, qui part à la découverte du monde sans filet de sécurité.
Pensez à Lulu Vroumette de Caroline Larroche, ou encore aux innombrables héros à longues oreilles qui peuplent les collections de l'École des Loisirs, Bayard ou Gallimard Jeunesse. Ces lapins-là voyagent, font des rencontres improbables, affrontent leurs peurs. Ils reflètent une société française qui encourage de plus en plus l'autonomie et l'épanouissement personnel de l'enfant.
C'est aussi l'époque où le lapin devient un vecteur privilégié pour aborder des sujets délicats : la mort d'un grand-parent, le divorce, la différence. Lorsque Sophie est en colère ou Le canard, la mort et la tulipe n'ont pas de lapins, mais leurs cousins à longues oreilles portent des messages similaires dans d'autres albums. Le lapin devient, en somme, un passeur d'émotions.
Les auteurs français d'aujourd'hui réinventent le mythe
Aujourd'hui, la nouvelle génération d'auteurs et d'illustrateurs français s'empare du lapin avec une liberté créative réjouissante. Chez des éditeurs comme Actes Sud Junior, MeMo ou Thierry Magnier, le lapin mue, se transforme, se subvertit.
On trouve désormais des lapins non-binaires qui questionnent leur identité, des lapins militants qui manifestent pour la sauvegarde des prairies, des lapins geeks accros aux écrans. Le lapin du XXIe siècle est un miroir de son temps : anxieux des changements climatiques, connecté, parfois en quête de sens dans un monde qui va trop vite.
L'illustratrice Kitty Crowther — certes belge, mais très lue en France — ou encore Astrid Desbordes avec sa série Archibald montrent comment on peut faire du lapin un personnage d'une profondeur émotionnelle insoupçonnée, sans jamais perdre la légèreté qui fait son charme.
Pourquoi toujours le lapin ?
On pourrait légitimement se demander pourquoi cet animal en particulier domine aussi souverainement la littérature jeunesse. Pourquoi pas le chat, le chien ou le hérisson ?
La réponse tient sans doute à la nature même du lapin : un animal qui inspire simultanément la tendresse et l'identification. Ses grandes oreilles évoquent l'enfant qui écoute, qui observe, qui essaie de comprendre un monde d'adultes souvent incompréhensible. Sa petite taille face aux dangers du jardin ou de la forêt fait écho aux peurs de l'enfance. Et son énergie — cette façon de détaler, de bondir, de disparaître dans un terrier — symbolise parfaitement la liberté que tout enfant désire.
Le lapin littéraire, c'est en définitive l'enfant lui-même : vulnérable et courageux, curieux et prudent, coquin et sage selon les jours.
La bibliothèque idéale du petit lapinophile
Pour finir, quelques pépites à glisser sous le sapin ou dans le cartable :
- Pierre Lapin de Beatrix Potter, évidemment, pour commencer par le commencement
- Lulu Vroumette de Caroline Larroche, pour les tout-petits qui aiment les grandes émotions
- Archibald d'Astrid Desbordes et Pauline Martin, pour pleurer de rire et de tendresse
- Le Lapin qui voulait s'endormir de Carl-Johan Forssén Ehrlin, pour les soirs de résistance au sommeil
- Et pour les plus grands : Watership Down de Richard Adams (traduit en Les Garennes de Watership), une épopée lapinesque qui n'a pas pris une ride
De Potter à nos auteurs d'aujourd'hui, le lapin de papier continue de sauter de page en page, inépuisable et toujours aussi attachant. Et quelque part, c'est rassurant : dans un monde qui change à toute vitesse, certains héros restent fidèles au poste, oreilles dressées, prêts à bondir vers la prochaine aventure.