Manette en patte : le grand tour des lapins qui ont marqué l'histoire du jeu vidéo
Photo: Evan-Amos, Public domain, via Wikimedia Commons
Il y a quelque chose d'universel dans l'image d'un lapin qui court. Cette silhouette rapide, ces oreilles qui fendent l'air, cette vivacité presque cartoon — les concepteurs de jeux vidéo l'ont compris très tôt. Depuis les premières consoles jusqu'aux productions indépendantes les plus audacieuses de notre époque, le lapin s'est imposé comme l'un des animaux fétiches du monde vidéoludique. Retour en arrière, manette en main.
Les pionniers à fourrure : quand les pixels avaient de grandes oreilles
Avant même que les graphismes 3D ne deviennent la norme, les lapins avaient déjà colonisé nos écrans. Les adaptations de Bugs Bunny sur NES et Game Boy dans les années 80 et 90 ont ouvert la voie. Ce lapin gris de Warner Bros., déjà star des dessins animés, est devenu l'un des premiers personnages animaux à faire le grand saut vers l'interactif. Ses jeux de plateforme, souvent bancals mais toujours attachants, portaient en eux toute la philosophie du personnage : la ruse prime sur la force, l'insolence est une arme, et on peut toujours se sortir du pétrin avec un sourire en coin.
Dans le même registre, Jazz Jackrabbit (1994, Epic Games) a marqué toute une génération de joueurs PC. Ce lapin vert armé jusqu'aux dents, fonçant à toute vitesse dans des niveaux colorés, était la réponse américaine à Sonic le hérisson. Rapide, nerveux, avec une bande-son électrisante signée Robert Prince — Jazz incarnait la coolitude des années 90 avec des oreilles en plus.
Le tournant Raving Rabbids : le lapin devient star du chaos
Si un moment devait symboliser l'apogée du lapin dans les jeux vidéo, ce serait sans doute 2006, avec la sortie des Lapins Crétins (Rayman Raving Rabbids) chez Ubisoft. Ces créatures blanches aux yeux rouges exorbités, hurlant à pleins poumons et semant la pagaille partout où elles passent, sont devenues un phénomène culturel mondial. Ironiquement, elles ont éclipsé Rayman, le personnage principal du jeu original, au point de se voir offrir leur propre franchise.
Les Lapins Crétins, c'est le lapin poussé à l'absurde : ni héroïque, ni particulièrement intelligent, mais d'une énergie chaotique irrésistible. Ils ont conquis la Wii, la DS, puis les générations suivantes, et leur série Rabbids Invasion a même envahi les chaînes de télévision. En France, ils sont devenus une véritable institution pop, symbole d'un humour décalé que les familles apprécient autant que les adultes nostalgiques.
La profondeur cachée : quand le lapin porte le récit
Mais le lapin dans les jeux vidéo, ce n'est pas que de la comédie. Certains titres ont utilisé cette figure pour porter des récits d'une étonnante profondeur.
Dust: An Elysian Tail (2012) met en scène Fidget, un petit animal ailé mi-chauve-souris mi-lapin, dans un univers d'heroic-fantasy mélancolique. A Hat in Time (2017) propose des antagonistes lapins dans un contexte de joyeux chaos cosmique. Mais c'est surtout Pyre (Studio Supergiant) et plusieurs productions indépendantes qui ont exploré l'archétype du lapin comme figure de l'errance et de la quête identitaire.
L'exemple le plus frappant reste peut-être Blacksad: Under the Skin ou encore l'univers de Night in the Woods, où des animaux anthropomorphes — dont des lapins — naviguent dans des récits de coming-of-age avec une sincérité désarmante. Le lapin y symbolise souvent la vulnérabilité mêlée de résilience : il est proie, mais il survit toujours.
Le boom indie : le lapin comme héros poétique
Depuis le milieu des années 2010, le jeu indépendant a offert au lapin un nouveau territoire d'expression. Ooblets, Spiritfarer, Alba: A Wildlife Adventure — dans tous ces univers doux et contempltatifs, des créatures lapin apparaissent comme des guides, des compagnons, ou des figures centrales.
Le titre Hare (2021), petit jeu de puzzle atmosphérique développé par un studio français, place un lapin solitaire au cœur d'une forêt enchantée et propose une réflexion sur la solitude et l'entraide. Peu connu du grand public, il illustre parfaitement cette tendance : le lapin comme miroir de nos émotions les plus intimes.
Et n'oublions pas I Am a Brave Knight, développé par une équipe de Lyon, où un lapin chevalier traverse des royaumes imaginaires pour retrouver ses amis. Charmant, drôle, et accessible dès 6 ans — exactement ce que Planète Lapin aurait commandé.
Pourquoi le lapin s'impose-t-il si naturellement dans les jeux ?
La question mérite d'être posée : qu'est-ce qui rend le lapin si adapté au médium vidéoludique ?
Premièrement, sa mobilité. Le lapin saute, bondit, zigzague — des mouvements qui se traduisent naturellement en mécaniques de plateforme et d'esquive. Il est fait pour bouger, et les jeux sont faits pour ça.
Deuxièmement, son ambiguïté narrative. Ni féroce comme le loup, ni servile comme le chien, le lapin occupe une place intermédiaire fascinante : il peut être héros, bouffon, guide mystérieux ou antagoniste comique selon les besoins du scénario.
Troisièmement, son universalité culturelle. Du Japon à la France en passant par les États-Unis, le lapin est un animal immédiatement reconnaissable et globalement sympathique. Pour des studios qui cherchent à toucher un public mondial, c'est un atout considérable.
Conclusion : longue vie aux oreilles numériques
Des plateformes pixelisées des années 80 aux univers poétiques du jeu indépendant contemporain, le lapin a prouvé qu'il était bien plus qu'un personnage de circonstance. Il est devenu un archétype vidéoludique à part entière, capable d'incarner aussi bien le chaos jubilatoire des Lapins Crétins que la mélancolie douce d'un jeu de puzzle introspectif.
Alors la prochaine fois que vous allumez votre console et qu'une petite silhouette à grandes oreilles apparaît à l'écran, sachez que vous n'êtes pas face à un simple animal de dessin animé. Vous êtes face à des décennies d'histoire vidéoludique, de créativité et de magie interactive. Et ça, sur Planète Lapin, on appelle ça un grand saut en avant.