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Oreilles en case : quand la BD franco-belge s'est prise de passion pour les lapins

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Oreilles en case : quand la BD franco-belge s'est prise de passion pour les lapins

Il y a un détail que peu de lecteurs ont remarqué, mais que les passionnés de la bande dessinée franco-belge connaissent bien : l'animal à longues oreilles y occupe une place étonnamment grande. Pas toujours en vedette, souvent en coulisses, mais présent, têtu, indispensable — un peu comme un lapin dans un couloir.

Le lapin, compagnon discret des grands héros

Dans l'univers de Spirou, créé à l'origine dans les années 1930, l'animal de compagnie emblématique n'est pas un lapin mais un écureuil, Spip. Et pourtant, c'est bien le lapin qui s'impose progressivement dans les décors, les gags et les seconds rôles. Chez Gaston Lagaffe, les animaux envahissent le bureau de la rédaction du journal, et le lapin y figure parmi les nombreuses créatures qui font la vie impossible à Fantasio — avec ce mélange de tendresse et de chaos qui caractérise toute la série d'André Franquin.

C'est une constante de la BD franco-belge : le lapin n'est presque jamais le héros principal, mais il est partout. Dans les cases de Peyo, de Franquin ou de Morris, il surgit au détour d'un gag, fuit un chasseur dans les westerns de Lucky Luke, ou se cache dans un chapeau de magicien. Une présence en pointillé, mais constante, qui témoigne de l'ancrage de l'animal dans la culture populaire de nos voisins belges et de la nôtre.

Pourquoi tant d'oreilles dans nos albums ?

La réponse tient sans doute en trois mots : le gag tout trouvé. Le lapin saute, bondit, se fige, renifle. Son corps est une machine à dessiner le mouvement et la surprise. Là où un chien demande une vraie caractérisation, un lapin se résume en quelques traits expressifs — parfait pour un dessinateur soumis à des délais de production infernaux.

Mais il y a autre chose. Le lapin incarne dans l'imaginaire collectif une forme de vulnérabilité rusée. Il n'est ni le plus fort, ni le plus grand, mais il s'en sort toujours. C'est exactement le tempérament du personnage secondaire idéal : celui qui, sans en avoir l'air, ruine les plans du méchant ou détourne l'attention au bon moment.

Du gag à la star : l'évolution d'un second couteau

Au fil des décennies, le statut du lapin dans la BD a changé. D'animal de décor, il est devenu personnage à part entière dans de nombreuses séries contemporaines destinées à la jeunesse. Les éditeurs français ont compris que les enfants adorent les animaux qu'ils côtoient — et le lapin, animal de compagnie numéro un des foyers français après le chien et le chat, avait un réservoir de lecteurs naturels.

On pense aussi à l'héritage plus large : Alice au pays des merveilles et son Lapin Blanc pressé ont contaminé toute une culture visuelle. La BD franco-belge, qui n'a jamais été avare de références littéraires, a largement pioché dans ce stock d'images mentales : le lapin pressé, le lapin magicien, le lapin farceur.

Ce que cela révèle de nous

Si l'on gratte un peu, ce bestiaire bd dit quelque chose de la société qui l'a produit. Le lapin des albums d'après-guerre est chassé, cuisiné, craint dans les potagers — reflet d'une France rurale encore vive. Celui des années 1980 et suivantes devient familier, câlin, domestique, à l'image d'une société qui s'urbanise et qui découvre le lapin d'appartement.

Aujourd'hui, les albums jeunesse mettent en scène des lapins qui ont des soucis d'identité, des familles recomposées ou des angoisses existentielles. Le lapin est devenu un miroir : on lui prête nos petites misères parce qu'il a l'air inoffensif, et c'est précisément pour cela qu'il nous touche.

Une longue histoire qui continue

La prochaine fois que vous dépoussiérez un vieil album de Spirou ou que vous feuilletez une BD contemporaine avec votre enfant, prêtez attention aux cases de fond. Il y a de fortes chances qu'une paire d'oreilles y bondisse. La BD franco-belge n'a jamais fait de bruit autour de son lapin — elle l'a simplement dessiné, année après année, gag après gag.

Et c'est peut-être ça, le plus beau compliment : être présent partout sans jamais avoir besoin de le crier. Sur ce point, la bande dessinée et le lapin se ressemblent furieusement.

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