Cogito, ergo sum… lapin : si Descartes et Camus avaient eu un clapier
Imaginez la scène. René Descartes, assis dans son fauteuil à plumes, une bougie tremblotante à portée de main, prêt à douter de tout — du monde, de son corps, de l'existence même de la réalité. Et là, dans un coin de sa chambre hollandaise, un petit lapin blanc le fixe de ses yeux roses, machoires en mouvement perpétuel, l'air parfaitement indifférent à toute crise existentielle. Aurait-il douté du lapin ? Aurait-il conclu : « Le lapin broute, donc il est » ? Bienvenue dans le terrier le plus métaphysique qui soit.
Descartes face au mystère des longues oreilles
Descartes, père du rationalisme et inventeur du célèbre cogito ergo sum, avait une théorie bien arrêtée sur les animaux : pour lui, ils n'étaient que des machines, des automates de chair incapables de pensée véritable. Des sortes de robots à fourrure, en somme.
Mais voilà le problème. N'importe quel propriétaire de lapin domestique vous le dira : quand Bouboule vous lance ce regard de biais, la tête légèrement penchée, les narines frémissantes, on a vraiment du mal à croire qu'il ne pense pas. Il calcule. Il évalue. Il jauge. Il décide souverainement si vous méritez ou non qu'il s'approche pour recevoir une caresse.
Descartes aurait peut-être tenu quelques semaines dans sa conviction. Puis, inévitablement, après avoir observé son lapin faire semblant de dormir pour éviter d'être ramené dans son enclos, il aurait sorti sa plume et griffonné en marge du Discours de la méthode : « Réexaminer le dossier des lapins. Ces créatures sont suspectes. »
Camus et l'absurde condition du lapin domestique
Albert Camus, lui, aurait immédiatement reconnu dans le lapin de compagnie un frère d'armes existentiel. Pensez-y : voilà un être qui tourne en rond dans un appartement parisien, accomplit chaque jour les mêmes rituels — brouter, sautiller, renifler le canapé, renifler encore le canapé — sans jamais trouver de réponse à la grande question : pourquoi suis-je ici, et pourquoi ce canapé sent-il le chat du voisin ?
C'est le mythe de Sisyphe version pelage ras. Et Camus aurait conclu, comme pour son rocher emblématique, qu'il faut imaginer le lapin heureux. Car malgré l'absurdité fondamentale de sa condition — domestiqué, câliné sans son consentement, affublé parfois d'un costume de Père Noël lors des fêtes de fin d'année — le lapin continue. Il broute. Il thumpe (ce fameux coup de patte rageur sur le sol). Il vit, pleinement et sans détour.
L'absurde camusien trouve dans le clapier son expression la plus pure et la plus adorable qui soit.
Sartre et la mauvaise foi du lapin qui « ne veut pas être pris dans les bras »
Jean-Paul Sartre aurait quant à lui eu un os à ronger avec la notion de mauvaise foi appliquée au lapin domestique. Dans L'Être et le Néant, Sartre explique que la mauvaise foi consiste à se mentir à soi-même sur sa propre liberté — à prétendre qu'on n'a pas le choix alors qu'on en a toujours un.
Or, regardons les faits : votre lapin peut venir se faire câliner. Rien ne l'en empêche physiquement. Et pourtant, dès que vous tendez la main, il part en trottinant vers l'autre bout de la pièce avec une dignité offensée. Est-ce de la mauvaise foi ? Est-il, au sens sartrien, en train de fuir sa propre liberté d'être aimé ?
Sartre aurait probablement consacré un chapitre entier à ce phénomène, entre deux bouffées de pipe au Café de Flore, en concluant que le lapin est condamné à être libre, et qu'il le sait très bien, merci pour lui.
Simone de Beauvoir et la question du genre chez le lapin bélier
On n'oubliera pas Simone de Beauvoir, qui aurait sans doute posé la question fondamentale : on ne naît pas lapin, on le devient. Qu'est-ce que cela signifie d'être un lapin dans une société humaine qui projette sur lui tantôt la douceur innocente du dessin animé, tantôt le rôle ingrat du civet dominical ?
Le lapin domestique est soumis à des injonctions contradictoires permanentes : être mignon mais pas trop encombrant, affectueux mais pas collant, propre mais naturel. Beauvoir y aurait vu une métaphore évidente des assignations sociales, et aurait probablement milité pour le droit du lapin à définir lui-même son identité — ce que, avouons-le, il fait déjà très bien en mordillant allègrement les câbles électriques que vous lui interdisez d'approcher.
Et si le lapin était, en réalité, le vrai philosophe ?
Au fond, peut-être que la question est posée à l'envers. Peut-être que ce ne sont pas les philosophes qui auraient eu des choses à dire sur le lapin, mais bien le lapin qui, depuis des millénaires, observe les humains s'agiter avec une sagesse tranquille et une incompréhension polie.
Le lapin ne doute pas. Il ne cherche pas le sens de la vie dans des traités en latin. Il ne fume pas de pipe au Café de Flore. Il broute, il saute, il aime le foin de qualité et les caresses derrière les oreilles. Il vit dans un présent absolu, sans nostalgie ni angoisse du lendemain.
Aristote appelait cela l'eudémonie — le bonheur comme épanouissement naturel de l'être. Le bouddhisme zen parle de présence totale à l'instant. Votre lapin, lui, appelle ça un mardi après-midi ordinaire.
Conclusion : le clapier comme nouvelle académie de Platon
Alors la prochaine fois que vous observerez votre lapin assis immobile au milieu du salon, regard perdu dans le vague, narines frémissant imperceptiblement, ne vous demandez pas ce qu'il fixe. Demandez-vous plutôt ce qu'il pense.
Peut-être est-il en train de résoudre en silence les grandes contradictions de l'existence humaine. Peut-être contemple-t-il l'infini. Ou peut-être — et c'est l'hypothèse la plus probable — attend-il simplement que vous lui apportiez une feuille de coriandre fraîche.
Dans les deux cas, il a probablement raison.
Planète Lapin vous encourage à philosopher avec votre lapin, de préférence autour d'un bol de granulés et d'une bonne tasse de thé.