Des pinceaux aux bombes de peinture : le lapin, star inattendue de l'histoire de l'art
Il y a des conquêtes silencieuses. Pendant que les historiens débattaient des grands thèmes de la peinture occidentale — la lumière, la mort, le divin —, un petit animal aux oreilles démesurées s'infiltrait méthodiquement dans les ateliers des plus grands maîtres. Sans faire de bruit. Sur la pointe des pattes. Le lapin, ce génie de la discrétion, a fini par coloniser l'histoire de l'art avec un aplomb déconcertant.
Bienvenue sur Planète Lapin, où l'on prend très au sérieux ce que les musées feignent parfois d'ignorer.
Dürer et le lièvre : une rencontre qui a tout changé
Tout commence — ou presque — en 1502. Albrecht Dürer, maître graveur allemand et génie de la Renaissance, pose son regard sur un lièvre. Pas n'importe quel regard : celui d'un homme obsédé par la précision du monde naturel. Le résultat est une aquarelle d'une minutie stupéfiante, Jeune Lièvre, qui représente l'animal dans toute sa texture poilue, ses yeux dorés légèrement inquiets, ses pattes repliées avec une élégance involontaire.
Cette œuvre, aujourd'hui conservée à Vienne, est devenue l'une des représentations animalières les plus reproduites de l'histoire de l'art occidental. Ce que l'on oublie souvent, c'est que Dürer ne cherchait pas à faire mignon. Il voulait saisir la nature dans sa vérité brute. Le lapin, lui, n'avait rien demandé — mais il est devenu, malgré lui, un symbole de la maîtrise technique de toute une époque.
Le lapin au Moyen Âge : entre pureté et malice
Bien avant Dürer, les enlumineurs médiévaux avaient déjà repéré le filon. Dans les marges des manuscrits enluminés, les lapins prolifèrent avec une joyeuse anarchie. On les retrouve chassant des chevaliers (oui, vous avez bien lu), jouant de la flûte, ou chevauchant des escargots géants dans des scènes absurdes qui annoncent, cinq siècles à l'avance, l'humour surréaliste.
Mais le lapin médiéval a aussi une face plus sérieuse. Dans l'iconographie chrétienne, il incarne souvent la pureté et la fécondité, parfois associé à la Vierge Marie dans des tableaux flamands. Le fameux motif des trois lièvres — trois animaux dont les oreilles forment un triangle parfait, chacun partageant une oreille avec ses voisins — orne les vitraux de cathédrales en Angleterre, en Allemagne et même en France. Symbole de la Trinité pour les uns, talisman mystérieux pour les autres : le lapin médiéval joue sur tous les tableaux.
Vermeer, Titien, et les autres : le lapin en fond de tableau
À la Renaissance et à l'âge baroque, le lapin change de registre. On le retrouve dans les natures mortes flamandes, souvent pendu par les pattes après une partie de chasse — ce qui est nettement moins glamour, mais témoigne de son importance dans la culture alimentaire et symbolique de l'époque. Ces représentations ne sont pas de simples inventaires culinaires : elles parlent de mort, de temps qui passe, de l'abondance fragile.
Titien l'intègre dans La Vierge au lapin (vers 1530), où l'animal blanc tenu par la Madone symbolise à la fois la chasteté et la fertilité — une combinaison paradoxale qui aurait certainement amusé le principal intéressé. Le lapin, décidément, ne manque pas de ressources symboliques.
Le XIXe siècle et l'ère de l'attendrissement
Avec le romantisme, puis l'impressionnisme, quelque chose change dans le regard porté sur le lapin. On commence à le trouver... touchant. Adorable, même. Les illustrateurs anglais — et en particulier Beatrix Potter à l'orée du XXe siècle — vont achever la transformation : le lapin devient un personnage, une figure dotée d'une personnalité, de désirs, de peurs. Pierre Lapin naît en 1902 et chamboule définitivement la représentation de l'animal dans l'imaginaire collectif occidental.
En France, les affichistes de la Belle Époque s'emparent aussi du motif : le lapin de Pâques, les publicités pour les chocolatiers, les illustrations de livres pour enfants — partout, l'oreille pointue s'impose avec une douce insistance.
Jeff Koons, MURAKAMI et la pop art du lapin
Le XXe siècle propulse le lapin dans les sphères les plus contemporaines de l'art. En 1986, Jeff Koons crée Rabbit, une sculpture en acier inoxydable représentant un lapin gonflable. Froide, réfléchissante, ironique — cette œuvre est devenue l'une des plus chères jamais vendues par un artiste vivant (91 millions de dollars en 2019, si vous avez la monnaie). Le lapin, symbole de l'enfance et de la culture de masse, se retrouve propulsé au sommet du marché de l'art contemporain. La boucle est bouclée avec une certaine audace.
Takashi Murakami, de son côté, intègre des figures lagomorphes dans son univers pop japonais mâtiné d'influences occidentales. Le lapin devient un avatar de la culture globalisée, mignon et inquiétant à la fois.
Les street artists et la revanche du lapin urbain
Aujourd'hui, c'est dans la rue que le lapin mène sa révolution artistique la plus spectaculaire. Le collectif Space Invader, Banksy avec ses lapins en situation absurde, ou encore l'artiste australien Blu — tous ont intégré la figure du lapin dans leurs œuvres urbaines. Dans les ruelles de Bordeaux, sur les murs de Montreuil ou sous les ponts de Lyon, des lapins graffités surgissent là où on ne les attend pas.
Pourquoi le lapin séduit-il autant les artistes de rue ? Sans doute parce qu'il incarne une forme de résistance douce. Il est à la fois inoffensif et subversif, familier et insaisissable. Il court toujours trop vite pour être capturé — et c'est peut-être là son plus grand secret artistique.
Conclusion : un rongeur qui en remontrerait à bien des génies
Des enluminures médiévales aux galeries d'art contemporain, le lapin a traversé les siècles avec une élégance tranquille, s'adaptant à chaque époque, portant des significations nouvelles sans jamais perdre son charme fondamental. Symbole de fertilité, de pureté, d'ironie ou de résistance selon le contexte, il reste l'un des animaux les plus polymorphes de l'histoire de l'art.
Alors la prochaine fois que vous croiserez un lapin — dans un musée, sur un mur ou dans votre jardin —, saluez-le avec le respect qu'il mérite. Il a probablement inspiré un génie, quelque part, à un moment ou à un autre.