Hashtag #BunnyLife : comment le lapin est devenu le roi incontesté des réseaux sociaux français
Il fut un temps où voir un lapin impliquait de se lever à l'aube pour observer un terrier ou de rendre visite à la grand-mère qui en élevait dans le jardin. Ce temps est révolu. Aujourd'hui, les lapins vous trouvent directement dans la poche, nichés dans votre smartphone, prêts à surgir sur votre fil d'actualité entre une publicité pour une pizza et la vidéo de votre cousin qui fait du vélo. Bienvenue dans l'ère du lapin numérique, créature à fourrure qui a su, avec une discrétion toute lapine, conquérir la totalité de l'internet français.
L'oreille qui fait tout, même sur un écran
Tout a commencé, comme souvent dans les grandes révolutions culturelles, par une paire d'oreilles. Les filtres de réalité augmentée — ces petits programmes magiques qui transforment votre visage en quelque chose d'infiniment plus mignon — ont fait du lapin leur mascotte officielle bien avant que personne ne le remarque vraiment. Sur Instagram et Snapchat, les oreilles de lapin sont apparues en 2016 comme une évidence : douces, rondes, légèrement ridicules dans le bon sens du terme, elles rendaient instantanément photogénique n'importe quel visage. Même un lundi matin. Même sans café.
En France, le phénomène a pris une ampleur particulière. Les statistiques internes d'Instagram révèlent que les filtres à thème lapin figurent systématiquement parmi les plus utilisés lors des périodes de Pâques, mais aussi — et c'est là que ça devient intéressant — tout au long de l'année. Les Françaises et les Français ne semblent pas vouloir se limiter au printemps pour se transformer en lagomorphes numériques. C'est une vocation à plein temps, apparemment.
TikTok et la revanche des lapins nains
Si Instagram a offert au lapin ses galons d'icône esthétique, c'est TikTok qui lui a véritablement donné une voix — ou plutôt, un comportement filmé en boucle sur quinze secondes. Les comptes dédiés aux lapins domestiques ont explosé sur la plateforme à partir de 2020, période durant laquelle de nombreux Français ont adopté des animaux de compagnie en cherchant du réconfort. Le lapin, discret, peu encombrant (en théorie), et doté d'une expressivité faciale que ses propriétaires interprètent avec une créativité débordante, s'est imposé comme le candidat idéal.
Prenez le compte de Caramel, un lapin bélier roux de Lyon dont les aventures du quotidien — manger une feuille de coriandre, regarder la télévision d'un air blasé, détruire méthodiquement un câble USB — cumulent plusieurs centaines de milliers de vues. Ou encore Pamplemousse, un lapin angora blanc parisien dont les vidéos de toilettage hypnotiques ont développé une communauté de fans qui se décrivent eux-mêmes comme des « pamplemousse-addicts ». La France compte aujourd'hui plusieurs dizaines de comptes lapins dépassant les 50 000 abonnés, un chiffre qui aurait semblé absurde à expliquer à votre grand-père éleveur.
Décryptage d'une obsession collective
Mais pourquoi le lapin, spécifiquement ? Pourquoi pas le hamster, le cochon d'Inde, ou l'iguane (qui pourtant fait de son mieux) ? Les spécialistes du comportement en ligne — oui, ce métier existe — avancent plusieurs hypothèses qui méritent qu'on s'y arrête.
Premièrement, le lapin est un animal de la dualité. Il est à la fois sauvage et domestique, mignon et légèrement imprévisible, câlin et farouchement indépendant. Cette tension narrative est parfaite pour les réseaux sociaux, qui carburent aux contradictions. Un lapin qui fait la tête, un lapin qui bondit de joie, un lapin qui dévore votre télécommande avec une satisfaction évidente : chaque comportement est une histoire en miniature.
Deuxièmement, et c'est peut-être le plus important, le lapin ne juge pas. Dans un environnement numérique saturé d'opinions, de controverses et de commentaires acérés, regarder un lapin mâchonner paisiblement une feuille de laitue représente une forme de méditation accessible à tous. Le hashtag #BunnyTherapy sur TikTok, très suivi en France, en témoigne avec éloquence.
Les marques ont flairé le bon filon
Évidemment, là où il y a des millions de regards, il y a des marques. Et les entreprises françaises n'ont pas tardé à comprendre que s'associer à un lapin influenceur représentait un investissement marketing d'une efficacité redoutable. Des animaleries aux marques de maraîchage bio (logique, les carottes), en passant par des enseignes de mode qui ont flairé l'esthétique « cottagecore » portée en partie par la culture lapin, tout le monde veut sa part du gâteau aux carottes numérique.
Certains partenariats frisent le génie absurde : un opérateur téléphonique qui a sponsorisé le compte d'un lapin pour vanter la solidité de ses câbles (ironie suprême), une marque de cosmétiques qui a utilisé des oreilles AR pour promouvoir ses masques de nuit. La boucle est bouclée : le lapin, qui inspirait autrefois les peintures flamandes et les contes de fées, inspire désormais les stratégies de contenu des départements marketing.
Et demain, le métavers à oreilles ?
La prochaine frontière semble toute tracée. Avec l'essor des environnements virtuels immersifs, les avatars lapins prolifèrent déjà dans les espaces de jeu en ligne et les plateformes communautaires. Des créateurs français proposent des « bunny NFTs » — des lapins numériques uniques vendus comme objets de collection virtuels — avec un succès variable mais un enthousiasme intact. Dans certains jeux en ligne populaires auprès des adolescents français, choisir un avatar lapin est devenu un signal identitaire fort, une façon de se positionner comme quelqu'un de « chill », d'anticonformiste avec style.
Le lapin numérique a donc accompli en quelques années ce que ses ancêtres réels ont mis des millénaires à construire : une présence universelle, une symbolique forte, et une capacité à s'adapter à tous les environnements. Du terrier à l'algorithme, la trajectoire est somme toute logique.
Alors la prochaine fois que vous appuierez sur ce filtre Instagram pour vous doter de petites oreilles veloutées, souvenez-vous : vous ne faites pas que vous amuser. Vous participez à l'une des grandes épopées culturelles de notre époque. Le lapin vous regarde, et il approuve — probablement en mâchonnant quelque chose.